Les Supervivants

C’était le 28 août 2004. Le jour de mon anniversaire.

À l’époque, j’habitais avec ma conjointe à Sherbrooke. Nous revenions d’un voyage de quelques jours sur la Côte-Nord, où mon frère résidait depuis peu. Nous avons décidé de passer par Chicoutimi, rendre visite à mes parents avant de terminer le voyage vers l’Estrie. Le temps d’un souper de fête.

Après la bouffe, je me suis absenté pour aller magasiner mon cadeau de fête (un classique, ça assure qu’il n’y aura pas de cadeau décevant). Mon père est retourné à ses occupations. Seule avec ma conjointe, ma mère a fini par lâcher le morceau, sur la nouvelle qu’elle avait reçue le matin même :

-J’ai un cancer et je ne sais pas comment le dire à mes gars.

Elle ne me l’a finalement appris que deux jours plus tard, au téléphone. Je me souviens de ce moment avec une précision effrayante. L’adrénaline qui envahissait mon corps. Les tremblements. L’incapacité de parler. La sensation d’être en train de tomber sans arrêt. L’incompréhension. La colère. J’étais devant une chose que je n’avais jamais voulu envisager jusqu’alors : la perspective qu’il y aurait une fin à ce que je connaissais comme étant mon monde.

Puis vinrent les interventions médicales. L’ablation du sein malade. La chimiothérapie. Cette femme qui semblait pouvoir déplacer des montagnes au début d’août se retrouvait en novembre affaiblie, en train de lutter contre un adversaire pernicieux, qui ne connaît qu’une réponse à toutes les questions : tuer.

Arriva ensuite la période la plus redoutable de toutes : le temps des fêtes. Mon frère avait fait la route jusqu’au Saguenay avec sa famille.  À cette époque, ma nièce Flore avait deux ans et mon neveu Charles en avait quatre. Ils habitaient Baie-Comeau. On n’en parlait pas ouvertement, mais on avait tous l’idée que c’était possiblement notre dernier temps des fêtes en famille. Blanche, la petite dernière, était née le 3 novembre et je me souviens m’être senti triste parce qu’elle n’aurait peut-être pas le temps de connaître sa grand-mère aussi bien que son frère et sa sœur.

Le premier soir où ils ont été à la maison, Charles et Flore étaient complètement occupés à parler à leur grand-mère. À cet âge, les enfants parlent de tout et de rien en même temps, et le fait que les adultes ne comprennent visiblement rien à leur charabia ne les affecte pas le moins du monde. Parfois, ils se parlaient entre eux et avaient l’air de parfaitement comprendre ce dont il était question.

À un moment, ils se sont mis d’accord sur quelque chose. Charles, qui parlait mieux la langue des adultes que sa sœur, se mit à interroger ma mère sur sa maladie.

-C’est quoi le cancer?

-C’est quoi mourir?

Et ainsi de suite, comme seuls les petits enfants sont capables de poser des questions directes sur tous les sujets. Il lui posait les questions que nous ne voulions pas poser. Celles dont nous ne voulions plus connaître les réponses.

Après la cueillette d’informations, il a demandé à voir la cicatrice. Le sein malade enlevé. Ma mère a alors défait sa robe de chambre pour dévoiler la moitié de sa poitrine, maintenant exempte de ce sein qui avait voulu la tuer. Les deux enfants sont restés silencieux et ont observé la cicatrice. Puis, ils l’ont touchée.

Alors que ma mère refermait sa robe de chambre, Charles  a tendu sa petite main vers la joue de sa grand-mère et l’a caressée doucement. Il l’a regardée dans les yeux une seconde, puis a souri. Il n’y avait plus de cicatrice, plus de cheveux disparus, plus de cancer. Il n’y avait que grand-maman. Comme si le signal avait été donné, frère et sœur se sont remis à rire et à parler leur dialecte mystérieux, parlant sur le même ton enjoué qu’avant l’épisode de la cicatrice.

J’ai réalisé à ce moment que depuis que ma mère m’avait appris qu’elle avait le cancer, sa maladie se tenait toujours devant mes yeux quand je la regardais. Je pensais à elle en me disant qu’elle était malade. J’avais peur de la perdre. Souvent, on laisse la maladie redéfinir notre vision des personnes qui en sont atteintes. Et pourquoi, au fond?

Les enfants, eux, n’ont jamais présumé de cette perte. Ils n’ont rien vu que cette femme qu’ils aimaient profondément. Le cancer était une donnée qu’ils avaient accueillie et classée. Ils l’ont touché, puis l’ont écarté, parce que ce qui avait de l’intérêt pour eux, c’était grand-maman. La personne derrière le cancer. Rien ne pouvait se mettre entre eux et cet amour-là.

J’ai souvent vu sur Facebook des statuts du genre : « on veut tous un Iphone, un char de l’année, un voyage dans le sud, mais une personne atteinte du cancer ne veut qu’une chose : guérir. » On en a tous vus. Pour ma part, je ne suis pas vraiment d’accord. Les gens qui ont le cancer ne veulent pas simplement guérir. Guérir, c’est un moyen. Ce qu’ils veulent vraiment, c’est vivre.

J’ai rarement vu ma mère aussi vivante que dans ces moments-là. Il n’y avait rien de banal, jamais. Tout avait plus de goût, plus de couleurs, plus d’importance. Elle avait compris que la vie n’est pas un droit acquis, mais un privilège qu’on peut perdre, parfois de façon complètement arbitraire. Elle avait pris conscience qu’il y avait une fin à tout ça et elle était reconnaissante pour chaque seconde où elle pouvait en profiter.

Heureusement, elle est passée à travers sa maladie et elle pète le feu depuis ce temps-là. Elle voyage dans le monde deux fois par année et quand elle finit sa journée de travail, elle ferme son téléphone cellulaire. Elle mange bien et fait du sport. Mon neveu et mes deux nièces seraient d’accord pour dire qu’ils ont la plus extraordinaire grand-mère du monde. Elle est toujours là pour eux, peu importe la distance.

Le relais pour la vie est une expérience inoubliable

Je pense que toutes les personnes qui ont survécu au cancer ont un peu cette attitude: mordre dans la vie, profiter de chaque expérience. Donner un sens à ce que l’on fait. Ceux qui ont assisté au Relais pour la vie ont vu cet extraordinaire moment : le tour des survivants. On ne peut s’empêcher d’être ému à voir ces gens faire leur tour de piste. Ils ont l’air de vivre plus que les autres. Pour moi, c’est le tour des supervivants. Probablement parce qu’ils ont conscience de la fragilité de ce beau cadeau.

Cette leçon qu’ils ont apprise, nous devons l’accepter et la recevoir. Il ne faut pas attendre pour vivre, pour faire des choses qui ont un vrai sens pour nous. Pour laisser tomber nos barrières et dire aux gens qui nous entourent à quel point ils comptent. Pour vivre chaque moment comme si c’était spécial. Pour être reconnaissant de ce que nous avons tous d’extraordinaire à partager : la vie.

Ajout: le 6 juin prochain, je participerai au Relais pour la vie. Cliquez ici pour participer au succès de cette belle initiative. Aucun don n’est trop petit. 

Ce contenu a été publié dans vision, avec comme mot(s)-clé(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Une réponse à Les Supervivants

  1. Quel belle histoire malgré sa tristesse, et ce beau témoignage pour ce fils à sa mère.

    Pour les petits enfants qui malgré leur âge ont réalisé la maladie de leur grand-mère,
    Et cette femme extraordinaire qui a un si grand cœur et est toujours présente pour ses proches, à les aider et les soutenir lorsque le besoin se fait sentir.

    Une femme que j’ai connu de plus près cet hiver, los d’un voyage en sa compagnie,
    vraiment elle a un cœur gros comme le monde, et elle dégage plein d’amour, ses proches sont tellement important pour elle.

    Et d’après ce texte elle a transmis à son fils les mêmes sentiments.

    Longue vie en santé à cette famille.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *