Un souhait, comme un murmure

Certaines personnes ont l’impression qu’elles ne méritent pas d’être aimées. Elles s’éloignent doucement dans des espaces vides, tentant de refermer les blessures du passé.  Jon Krakauer – Into the Wild

Ce que j’écris en ce moment, je ne le relirai pas et je ne tenterai pas de le corriger si au bout du compte c’est n’importe quoi. Je sais que vous me pardonnerez cet écart. J’ai simplement besoin d’écrire.

J’arrive tout juste de Québec. Je suis allé au chevet de mon oncle Serge, en train de vivre les derniers instants de sa vie.

Averti ce matin même que son état se détériorait, j’ai offert d’accompagner ma mère à l’hôpital. Nous y avons rejoint sa fille, puis deux de mes tantes et une autre cousine sont arrivées. Déjà inconscient, il respirait difficilement. Nous nous sommes occupés de lui comme nous le pouvions, entre deux visites du personnel soignant le plus attentionné qu’il m’ait été donné de voir. Et nous avons parlé de sa vie.

Cet homme avait un sens de la répartie fabuleux. Combien de fois avons-nous rivalisé d’ingéniosité pour nous répliquer l’un à l’autre de la manière la plus absurde possible? J’ai beaucoup ri avec lui. Et je l’ai beaucoup aimé. Autour de lui, les gens avaient le bonheur plus facile. Mais ce bonheur qu’il a rendu plus accessible autour de lui, il n’a jamais réussi à s’en garder une part.

lise,serge,pierette(2)nicole au centre albanel 1951Quand je l’ai interviewé au sujet de son enfance pour un livre que je tente d’écrire sur ma grand-mère maternelle, Lucienne, il m’a longuement parlé de l’amour qu’il avait pour elle et des incroyables coups pendables qu’il a pu faire, juste pour avoir une minute de son attention, quitte à ce que ce soit en lui administrant une punition. Veuve avec 11 enfants, ma grand-mère ne devait pas manquer d’amour, mais le temps pour le leur montrer, lui, ne devait pas être abondant. Quand elle est morte subitement, Serge était jeune adolescent. Cinquante ans plus tard, la blessure était toujours béante. Il a cherché toute sa vie, par tous les moyens possibles, à la refermer, mais ce fut en vain.

Je pense à ce deuil que toute la famille de ma mère a vécu à l’époque, à ceux qui sont arrivés par la suite; à ma cousine, digne et forte comme le sont toutes les femmes de cette famille, qui a vu son père s’en aller petit à petit. Peu importe l’âge, quand on perd un parent, on est toujours orphelin.

Au moment de quitter la chambre, j’ai serré ma mère, mes cousines et mes tantes dans mes bras, puis je me suis approché de mon oncle. J’allais lui dire une dernière niaiserie, un peu comme si je voulais braver la mort, mais ma gorge s’est bloquée. Je me suis finalement penché vers lui, pour lui murmurer ce que je lui souhaitais le plus chèrement. Puis je suis sorti sans regarder derrière. Je n’en avais pas la force.

Au bas de l’escalier, j’ai dû demander à une dame dans quelle direction se trouvait la sortie. Elle m’a fait signe de la suivre. En arrivant sur le trottoir, elle ma dit:

-Comme ça, vous saurez par où passer quand vous allez revenir.

La réalité m’a frappé en plein cœur au moment où j’ai répondu:

-Je ne reviendrai plus, madame.

Alors que je traversais la Réserve faunique des Laurentides pour revenir au Saguenay, j’ai sans cesse tourné et retourné dans ma tête les derniers mots que j’ai chuchotés à l’oreille de mon oncle. Si je n’ai raison qu’une fois dans ma vie, j’aimerais que ce soit celle-là, qu’il y ait un peu de justice.

Lucienne t’attend, Serge. Et du temps, elle va en avoir cette fois-là.

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2 réponses à Un souhait, comme un murmure

  1. Lucienne Mercier dit :

    Quel hommage pour un oncle tendrement aimé…
    J’ai le même prénom que ta grand-maman et si je l’ai apprécié un jour c’est grâce à ta tante Jeannine avec qui j’aurais à partager ma chambre d’étudiante, sa joie à la vue de mon prénom m’a branché sur l’essentiel, moi qui avait ma mère encore et à toute fin une identité signifiant « lumière », ce qu’elle a projetée et que ses enfants ont conservés dans leurs cœurs.
    Bon voyage Serge, je l’ai connu également et bon courage à toute la famille et particulièrement à sa fille Véronique.

  2. Martine-T. Lavoie dit :

    C’est un texte très touchant et un bel adieu à ton oncle Serge … Merci Paul d’écrire des textes qui font du bien et portent à la réflexion. Bon courage à toute la famille dans ces moments très difficiles lorsqu’un être aimé nous quitte.

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