La bonté de la mer

Minganie, par un bel après-midi. J’en suis à la fin de la cinquième journée d’une expédition de kayak lancée à Sept-Îles. Les conditions climatiques sont médiocres et je perds un jour sur deux à cause des vents. En plus, j’ai un rhume qui me donne des difficultés d’équilibre et je récupère mal.

Après avoir pagayé 35km depuis le matin, dont 10 contre le vent, j’accoste derrière le commerce et la maison de Bruno, pour demander la permission de camper sur son terrain. C’est un homme au tempérament énergique,  entrepreneur très connu dans son coin de pays. Un bâtisseur. On parle de kayak chaque fois que je passe dans son commerce depuis des années. Je n’arrêtais pas de lancer des dates où je pourrais éventuellement accoster. Finalement, je suis arrivé sans m’annoncer. Pas grave, je suis reçu en ami.

Bruno m’a l’air moins énergique qu’à l’habitude. En m’aidant à transporter mon matériel, il finit par me dire: « Mon fils est mort dans un accident de voiture il y a trois mois. »

24 ans, la vie devant. Puis, c’est terminé. Pour les vivants, restent le chagrin, le vide et l’inexplicable. Bruno tient le fort malgré la peine qui l’accable. Il ne la cache pas, mais ne s’en drape pas. Il parle beaucoup de son fils. Ce qui était, ce qui reste. Pendant le souper, on parle de kayak. Il aimerait essayer ça. Maintenant, il est propriétaire du wet suit de son fils. Il me montre le vêtement. Le simple fait de le sortir du placard lui fait monter les larmes aux yeux. Tout compte fait, il n’est pas certain d’arriver à le porter. Pas encore.

Je décide de rester une journée supplémentaire. Les prévisions maritimes sont mauvaises et je n’arrive pas à me refaire une réserve d’énergie. Je donne donc un coup de main sur place comme je peux. À 15h, Bruno entre dans la maison et déclare qu’il ne peut pas avoir un kayak dans la cour et ne pas l’essayer. « J’ai passé ma vie à regarder la mer, il faut que j’aille dessus… » C’est une journée de petite pluie et de nuages, mais la mer est calme (prévisions météo fausses, qui aurait pu croire ça…), idéale pour un débutant. Il entre dans sa chambre et en ressort avec le wet suit et la veste de sauvetage de son fils. Quelques minutes plus tard, le kayak est sur la plage. Je lui donne les instructions de base et il se lance. Destination: la bouée de navigation, à quelques centaines de mètres au large.IMG_1493

Je m’assois sur les roches et je le regarde partir. Je peux sentir d’ici toutes les émotions qui le traversent. Le kayak semble en être alourdi. Bruno avance en ligne droite vers la bouée, sans regarder derrière. Quand il est au loin, presque invisible, je me dis « faites qu’il y ait des baleines, s’il-vous-plaît. »

Pour une fois, un vœu est exaucé. Deux petits rorquals se pointent quelques secondes plus tard, ainsi que deux paires de marsouins. Au retour de la bouée, Bruno passe presque une heure à admirer le spectacle exclusif que la mer lui a réservé. Quand il est assez proche pour que je le distingue clairement, je souris. Il pagaie légèrement, un grand sourire aux lèvres. Comme si les baleines n’avaient pas assez marqué le coup, le soleil perce les nuages à ce moment. Je salue Bruno et lui lance: « Ça, tu as le droit de le prendre comme un signe. »IMG_1509

Est-ce que cette sortie en kayak a changé beaucoup de choses? Franchement, je l’ignore. Le temps le dira. Mais ce que j’ai vu, c’est qu’un homme brisé peut prendre la mer avec espoir et en revenir avec le sourire. C’est déjà ça. Le soleil arrive toujours après l’heure la plus sombre, si on l’y invite.

Toute forme de vie sur Terre provient à l’origine de la mer. Elle peut parfois être la chose la plus terrible et vengeresse qui soit. Mais elle sait aussi être d’une bonté sans bornes avec ses enfants.

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