1982, rue des âmes

Dure semaine pour les cœurs sensibles. Entre le suicide de Robin Williams et la mort de l’abbé Raymond Gravel, deux hommes plus grands que nature, il est difficile de ne pas remettre en question un tas de certitudes que nous entretenons. Alors que je vis moi-même des moments difficiles et des remises en question, les événements des derniers jours ont (encore une fois) provoqué bien des réflexions dans cette tête en bataille perpétuelle qu’est la mienne. Et ramené de vieux souvenirs.10569067_10152585355615498_7483162544928337683_n

Entre autres, j’ai pensé à une personne qui a été présente dans mon environnement une bonne partie de ma vie. Une jolie blonde qui habitait ma rue. Elle avait un an de moins que moi, ce qui était une raison suffisante à l’époque pour ne pas devenir des amis (trop de différences à gérer, selon moi du moins, avec mes 6 ans d’âge vénérable…). Elle n’était donc que cette jeune et jolie blonde qui marchait devant chez-moi, que je voyais dans l’autobus scolaire. La seule fois où j’ai entendu sa voix, c’était pour l’entendre se plaindre de ses résultats scolaires (qui étaient pourtant excellents, selon sa collègue de classe). À mesure que l’adolescence avançait, je l’ai vue se replier sur elle-même, rapetisser à vue d’oeil. Elle avait une petite voiture verte comme ses yeux, mais elle prenait toujours l’autobus, où je la croisais souvent, toujours sans lui parler. D’un regard en coin, je l’ai souvent observée, le regard perdu dans le paysage urbain. Toujours plus petite, presque fantomatique, toujours belle. Je descendais à l’arrêt précédant le sien, passant devant elle, sans lui dire un mot. Quand j’arrivais à la maison, je la voyais descendre au loin et marcher vers chez-elle, le regard semblant tout aussi loin.

Quand je suis revenu dans le quartier, il y a 3 ans (après 10 ans d’absence), elle passait toujours devant la maison en marchant. Je l’ai croisée à l’occasion, toujours sans lui parler, témoin silencieux de la marche de cette adolescente devenue femme, toujours blonde, toujours plus petite, si telle chose est possible. Quand je revenais de mes randonnées de raquettes, je passais devant chez-elle, me demandant à quoi pouvait encore servir la petite voiture verte, toujours dans l’allée de la maison de ses parents. Puis, occupé que je suis entre l’entraînement, les conférences et le travail sur la route, je n’ai pas fait de cas de ne plus la croiser dans les rues du quartier.

Il y a deux semaines, ma mère m’annonçait que la jolie petite blonde du bout de la rue est décédée durant l’hiver. Ça m’a fait un choc, car c’est seulement à ce moment que j’ai réalisé que je ne l’avais pas croisée depuis un moment. Auparavant, je la voyais souvent marcher, ou assise dans l’autobus, toujours seule, du moins en apparence. L’anorexie la suivait depuis des années. Avec cette compagne aux commandes, elle s’est effacée lentement, doucement, jusqu’à s’éteindre complètement. Une mort absurde. Je ne suis même pas certain à 100% de connaître son vrai nom. Je suis pourtant arrivé dans sa rue en 1982.

Je me surprends, quand je passe à vélo devant l’allée chez ses parents, à regarder la voiture, verte comme les yeux de la petite blonde. La carrosserie est maintenant un peu rouillée. Elle semble ne plus jamais bouger. Et je roule sur les traces invisibles, laissées sur le bitume par un corps si léger, supportant à peine une âme si lourde. La rue est vide, comme endeuillée.

De l’absurdité de la mort

Il y a des morts inutiles, des morts tragiques, des morts qui arrivent à point nommé, quand les gens y sont préparés. Nous n’avons que peu de pouvoir sur la destination finale. Mais aucune vie ne doit être tragique ou inutile. Aucune vie ne devrait être gâchée.

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« Je me tiens sur mon bureau pour me souvenir que nous devons toujours regarder les choses sous un angle différent. » Dead Poets Society

Aucun problème n’est insoluble. Aucune solution définitive n’est fiable. Si vous n’en trouvez pas, c’est que vous regardez la situation du mauvais angle. Changez de point de vue, parlez à des gens, modifiez votre champ perceptif. Prenez le risque de monter plus haut, quitte à avoir un peu peur de vous briser les os. On ne se sent jamais aussi vivant que lorsque l’on ne voit soudainement plus les choses du même angle. C’est à la fois exaltant et effrayant.

C’est ça, l’espoir…10251892_10152564768810498_4905024348636507605_n

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Une réponse à 1982, rue des âmes

  1. Nathalie Savard dit :

    Très belle réflexion!

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