À propos du doute…

Les gens de mer sont les plus autonomes qui soient, mais au prix d’un doute méthodique. – Hervé Hamon

Cette réflexion a été déclenchée alors que je regardais le reportage sur l’odyssée de Mylène Paquette à l’émission Océania, diffusée sur Explora. Les tout derniers mots de Mylène, qu’elle prononce avec une forte émotion, sont pour exprimer le fait que jusqu’à la toute fin, quand le remorqueur est venu la chercher en France pour les manœuvres d’accostage, elle a douté de son idée. Ce n’est qu’à ce moment ultime, quand tout a été fini, qu’elle s’est dit « c’était une bonne idée finalement. » Son projet complet, doit-on le rappeler, a duré 5 ans. Ça prend tout un caractère pour vivre tout ce temps dans le doute.

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Sans oser comparer les deux aventures, cette réplique m’a propulsé en juillet 2010, à la toute fin de mon premier grand parcours de kayak (500km entre La Baie et Sept-Îles). Quand j’ai aperçu Sept-Îles après avoir contourné la Pointe-Noire, j’étais en état de choc. Je me souviens avoir eu peine à respirer, les yeux pleins d’eau, pendant quelques minutes. Deux heures plus tard, une fois à quai, j’étais anesthésié émotionnellement. Je n’arrivais simplement pas à assimiler ce qui venait de m’arriver. Je me suis mis à rire presque hystériquement pendant plusieurs minutes, avant de finalement me concentrer sur la baie que je venais de traverser et d’accepter qu’à ce moment, le doute n’avait plus sa place. J’avais les deux pieds en terre septilienne et l’épaisse couche de sel marin qui me couvrait le visage me confirmait que j’y étais arrivé par la mer. Je l’avais fait et rien ne pourrait jamais me l’enlever. Le doute avait sombré là, quelque part au fond de la baie.

La Pointe-Noire, qui marque l'entrée de la baie de Sept-Îles

La Pointe-Noire, qui marque l’entrée de la baie de Sept-Îles

Mais je vous le garantis, quand je pars à l’aventure, il n’y a pas beaucoup de matins où je me réveille plein de certitudes. Chaque soir, quand je monte mon campement, je doute de pouvoir recommencer le lendemain. Combien de fois me suis-je posé la question : pourquoi je fais ça, au juste? C’est comme si chaque coup de pagaie était un mur à franchir pour arriver à un objectif que je ne peux qu’imaginer, car il est trop loin. Les journées se résument souvent en maux d’épaules, maux de genoux (depuis que j’ai ajouté le vélo), maux de tête (par manque d’énergie, chaleur extrême, piqûres d’insectes ou humidité), en plus du stress perpétuel de devoir évaluer les conditions météo et les dangers potentiels qui se présentent (comme être encerclé par des phoques en colère dans un banc de brume- voir vidéo). Comment ne pas être envahi par le doute? Heureusement, d’occasionnels moments magiques ponctuent ces journées, me permettant de me recentrer sur le bon côté des choses. Une baleine qui sort à quelques mètres, un oiseau qui se pose sur le kayak, un lever de soleil époustouflant, une rencontre imprévue avec des gens bienveillants.

Curieusement, si le doute, la peur et la douleur sont des compagnons de fortune omniprésents durant tout le trajet, à partir du moment où l’aventure se termine, ce sont les moments magiques qui prennent la place dans notre esprit. Ils sont tout ce qui aura vraiment compté, rétrospectivement. Vivre volontairement un inconfort pour atteindre un but semble nous donner le choix de ce dont nous voudrons réellement nous souvenir. Le prix vaut les efforts consentis.

Ne pas douter, c’est avancer les yeux fermés, ou encore pire- rester immobile. Les gens qui n’ont que des certitudes sont généralement ignorants de leur environnement. Douter permet de rester vigilant, de chercher constamment à combler les lacunes, de voir venir certains problèmes avant qu’ils ne se posent réellement. Comme l’a écrit Voltaire, le doute est un état mental désagréable, mais la certitude est ridicule.

Douter est signe d’intelligence, mais aussi d’humilité. C’est reconnaître que malgré tous les efforts et les sacrifices consentis, il y a une part de hasard, ou de chance dans toute aventure sportive, intellectuelle, entrepreneuriale. Aucun être vivant ne peut et ne pourra jamais se targuer d’avoir le contrôle total sur le monde qui l’entoure. Personne n’a ce genre de puissance.

Du moins, j’en doute 😉

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2 réponses à À propos du doute…

  1. Eric Bouchard dit :

    Tu sais que le pire ennemi que l’on peut avoir, c’est soi même. Soit par les émotions qui nous immergent ou les idées négatives nourries par notre environnement et les personnes que l’on côtoie…..

  2. Nadia blanchette dit :

    Très inspirant Paul. C’est tellement vrai, et ça l’est aussi pour toutes les émotions dites négatives. Les gens aimeraient ne plus sentir alors que sentir, c’est la vie 🙂

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