Aucun homme n’est une île

« Tu es seul responsable de l’atteinte de tes objectifs. »

Cette phrase, je l’ai lue et entendue à de multiples reprises. C’est le credo de l’industrie de la motivation qui, je le crains, est le vivarium de la majorité des phrases creuses qui finissent sur les fils d’actualités des réseaux sociaux.

J’ai eu dernièrement une discussion avec une lectrice de mon dernier livre, Le Voyage, qui avait remarqué le coup de gueule que je fais sur cette phrase, dès les premières pages. Il est toujours délicat d’entamer une discussion sur un sujet qui concerne les croyances profondes des individus, alors je me suis référé à la fin du récit, lorsque je finis, après 140 pages de difficultés, par arriver à l’objectif ultime: Baie-Johan-Beetz.11894521_10153476266435498_5896641655025590833_o

Je venais de terminer un exploit hors du commun: pagayer la rive nord du fleuve, de Montréal à Blanc-Sablon. Combien de personnes ont accompli ce fait d’arme? Dix? Une centaine? Dans tous les cas, ce que j’avais fait était hors du commun. Pourtant, alors que je regardais le soleil se coucher derrière le Château de Baie-Johan-Beetz, je n’arrivais qu’à penser avec gratitude aux gens qui m’avaient aidé à avancer à chaque étape.

Sans ces personnes, je n’aurais strictement rien accompli. Ma carrière d’aventurier aurait pris fin après une semaine, sur une plage près de Baie-Comeau, où je me suis retrouvé épuisé, déshydraté, brûlé par le soleil, complètement isolé. Chaque étape cruciale de mes aventures a été ponctuée par l’action plus ou moins grande d’une autre personne. Je suis le personnage le plus visible de l’histoire, mais eux en sont les véritables héros, car sans eux il n’y en aurait tout simplement pas eu, d’histoire.

Quand on y pense, si je n’avais pas eu mes parents, je n’aurais pas existé. Ni grandi en sécurité. Sans les médecins qui m’ont soigné aux deux semaines quand j’étais petit, je n’existerais plus depuis longtemps. Si un enseignant d’arts martiaux ne m’avait pas pris sous son aile après avoir reconnu en moi un talent particulier, j’aurais probablement dérapé plus que je ne l’ai fait à l’adolescence. Sans une rencontre fortuite sur les plages du lac Saint-Jean, je n’aurais jamais eu envie de retourner aux études. Sans les professeurs qui appréciaient mon style assez peu orthodoxe, je n’aurais pas décroché mon diplôme.

Penser que je suis seul responsable de l’atteinte de mes objectifs, c’est nier l’importance de l’action des autres, qu’elle soit négative ou positive. C’est se forcer à croire que tout l’univers tourne autour de mon intention propre. Si tu me bloques, c’est que je n’ai pas su t’éviter ou te convaincre du bien fondé de mon intention. Si tu m’aides, c’est que mon intention t’a convaincu de m’aider. Pourtant, si vous regardez votre histoire avec un peu d’humilité, vous verrez immédiatement l’influence d’une multitude d’autres personnes. Lisez n’importe quelle biographie de personne à succès: aucune d’entre elles ne s’est bâtie d’elle-même. Le « self-made man » est un mythe culturel. Leçon de vie: les autres ont aussi leur mot à dire dans l’atteinte de mes objectifs.

C’est aussi faire abstraction du monde entier, au fait. Quand j’ai entamé mon expédition entre Tête-à-la-Baleine et Blanc-Sablon en 2014, mes objectifs et mon intention étaient clairs. Pourtant, 12h après mon arrivée, j’étais en hypothermie dans une tente, des vêtements et un sac de couchage trempés, au beau milieu des restes de l’ouragan Arthur, à me demander si je survivrais une journée de plus. Au cours des deux semaines suivantes, la seule nuit où je n’ai pas eu besoin d’une couverture de survie, c’est celle où j’ai dormi das le chalet de personnes qui m’avaient gentiment recueilli. Leçon de vie: le monde a aussi son mot à dire dans l’atteinte de mes objectifs.

Avec la famille Maurice, juillet 2014.

Avec la famille Maurice, juillet 2014.

Se dire seul responsable de l’atteinte de ses objectifs, c’est en fait nier que certaines choses échappent complètement à notre contrôle. En quelque part, c’est faire preuve de la plus grande des couardises, celle qui nous pousse à nier notre propre vulnérabilité. Notre interdépendance avec les autres, avec le monde.

Se dire seul responsable de l’atteinte de ses objectifs, c’est avoir peur, tout simplement.

Je le proclame sans hésiter: j’ai des capacités physiques plus grandes que la moyenne des gens, une discipline de fer quand j’embarque dans un projet et assez d’expérience pour prendre de bonnes décisions lorsqu’elles s’imposent. Mais à aucun moment je n’ai été seul responsable de l’atteinte de mes objectifs.

Est-ce un échec que d’admettre ma vulnérabilité quand je me lance un défi? De savoir à l’avance que peu importe mon niveau de préparation, je dépendrai de conditions hors de mon contrôle, de la bonne volonté de personnes que je ne connais pas encore?

Je me plais à croire que cette vulnérabilité, acquise avec le temps en me confrontant à la nature et à mes peurs,  est devenue ma plus grande force.

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La main tendue

En cette fête des pères 2016, je me suis pris à penser à un événement qui s’est produit il y a plusieurs années.

Nous étions réunis chez mes grands-parents paternels à leur maison de la rue Dupré à Chicoutimi-Nord. C’était une chaude journée d’été, assez chaude en tout cas pour que la piscine des voisins de mes grands-parents soit remplie de mes oncles (les Lavoie, c’est 6 gars et une fille)… et de moi. Je ne saurais dire l’âge que j’avais à l’époque, mais j’étais assez jeune pour ne pas encore savoir bien nager et assez petit pour qu’une piscine hors-terre soit trop profonde pour moi.

Je me tenais donc tout en périphérie de la piscine, bien accroché au bord en aluminium, profitant de cette sécurité relative pour me laisser flotter sur les remous provoqués par les adultes qui jouaient autour de moi. C’est probablement une scène qui s’est produite des dizaines de fois dans mon enfance, mais celle-là, elle est spéciale. C’est la fois où j’ai eu l’idée de lâcher le bord et de nager. Naturellement, le fait que j’ignorais comment faire m’a frappé quelques secondes trop tard (ma tendance à être créatif dans les façons de me mettre en danger ne s’est jamais démentie…).lion cub

Objectivement, ce moment n’a probablement duré que 4 ou 5 secondes. Encore plus objectivement, j’aurais probablement pu retourner vers le bord en me laissant couler puis en me propulsant depuis le fond. Mais dans les faits, quand j’ai réalisé que je n’avais plus pied, j’ai paniqué. Je me suis mis à avaler de l’eau entre deux inspirations. Je me souviens m’être débattu pendant ce qui m’a semblé être des heures. Quand je réussissais à prendre mon souffle, la seule chose qui sortait c’était « Papa! Papa! » C’était le seul mot auquel mon petit esprit pouvait penser. Personne ne semblait m’entendre, comme si j’étais seul en train de me noyer dans une piscine bourrée de monde.

Puis une main m’a saisi par le bras et j’ai été soulevé hors de l’eau. Je me suis accroché à mon père de toutes mes forces. Il m’a ramené au bord de la piscine, j’ai repris en main la bordure en aluminium, il est reparti jouer avec ses frères et ce moment déterminant était fini.

Déterminant pour moi en tout cas, puisque je m’en souviens encore, 35 ans plus tard. Pour lui, c’était simplement samedi.

Un père, c’est la personne qui t’entend crier et te trouve au milieu d’une foule, même si tout le monde autour de toi est plus grand et crie plus fort. C’est une main qui surgit de nulle part pour te sortir de l’eau quand tu as fait une connerie. C’est aussi celle qui te replace à ta position de départ et te donne l’occasion de faire des choix différents. C’est cette personne qui t’aime assez pour vivre le stress de savoir que le pétrin, tu t’y retrouveras inévitablement un jour, ou dans deux minutes.

Bonne fête des pères.

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10 choses qui suivent un retour d’expédition

Petit billet plein de légèreté pour un début d’été qui ressemble plus à un mois d’octobre.

J’ai récemment lu un article faisant part des choses qui changent au retour d’un voyage autour du monde et je me suis demandé ce qui avait changé, entre autres, pour moi. Voici quelques réflexions, en toute simplicité.

1.Tu détestes te faire demander ce qui était le plus beau

Les macareux, les aurores, les couchers de soleil, les baleines, les homards, les îles 10494912_10152542558265498_7938491848835765761_orocheuses, le reflet du soleil sur l’eau, l’odeur du thé du labrador quand tu marches sur une île de la Basse-Côte, un papillon qui se bat contre le vent pour butiner sur une petite fleur blanche. Il faudrait que je choisisse une chose.

2. Tu peux littéralement dormir 10 heures sans bouger

Dormir sur des îles rocheuses te laisse assez régulièrement un espace équivalent à la largeur de ton corps pour dormir. Si tu bouges, tu roules. Quand l’habitude s’installe, elle ne part plus.

3. La vue d’une toilette fonctionnelle te remplit de joie

Littéralement. Imaginez avoir à creuser dans le sable, soulever de la mousse, trouver un endroit idéal, essayer de laisser le moins de traces derrière soi, chaque fois que la moindre envie vous saisit. Imaginez que vous n’êtes jamais seul. Les mouches vous accompagnent à chaque étape. Je passe littéralement un mois au retour d’expédition à sourire chaque fois que je vais aux toilettes et ça me reprend régulièrement au cours de l’année.

4.Tu ne prends plus l’eau chaude comme un acquis, mais comme un privilège

Ceux qui ont lu mon livre Le langage de l’eau se souviendront de l’épisode à Pointe-des-Monts où j’ai pris une douche à l’eau froide sans vérifier si elle pouvait devenir chaude, car je n’envisageais même plus pouvoir me laver sans sombrer dans l’hypothermie. Depuis ce temps, l’eau chaude c’est le paradis.

5.Porter autre chose que de la laine de mérinos est déstabilisant

La laine de mérinos est thermorégulatrice: chaude quand il fait froid, fraîche quand il fait chaud. Elle sèche vite, reste chaude quand elle est humide et ne sent jamais mauvais. Après deux semaines dans un dry suit, c’est majeur comme atout. Difficile de se faire à l’idée de porter du coton ou un jean, quitte à avoir l’air fou.

6. Tu te lèves avant le soleil et tu penses que c’est normal

Le vent d’ouest se lève vers 10h le matin sur le bord du fleuve. Se lever vers 2h30 permet de pagayer au moins 30km avant que les complications arrivent. C’est fort utile en expédition, mais pour la vie sociale c’est moyen.

7. Tu trouves que l’offre alimentaire est trop variée

Cliff bars, Builder’s bars, bonbons énergétiques, eau traitée aux rayons UV, nourriture 1102581_10151762897920498_848670472_olyophilisée. Après ça, quand je vais dans un restaurant, j’arrête de lire le menu après la cinquième ligne. Trop de choix c’est comme pas assez.

8. Toutes tes choses sont rangées de façon obsessionnelle pour économiser de l’espace

Au retour, il faut des semaines pour arrêter de stresser devant un espace vide dans un tiroir ou ne pas avoir l’idée de jouer à Tetris en remplissant un sac.

9. Tu relativises la quantité de mouches

« Maudit qu’il y a des mouches » n’est plus valable que si l’on répond oui à ces questions: est-ce que les mouches entrent dans ton nez quand tu respires? Est-ce qu’un endroit exposé sur ton corps n’est pas piqué? Si tu manges dehors, est-ce que ta principale source de protéines est le tas de mouches qui se mélangent à ton plat? Sinon, Y A PAS TANT DE MOUCHES QUE ÇA!1779144_10152293732065498_693534574_n

 

10. Les conversations futiles t’énervent

Sérieusement, quand tu as passé des semaines à lutter contre les éléments et contre tout ce qu’il y a de malsain en toi-même, la couleur des murs et le bitchage, c’est non merci.

11. La routine devient le nouvel enfer

On prend vite goût à ne pas savoir ce qui va arriver d’un jour à l’autre. Quand l’univers redevient stable, le désir d’instabilité n’est jamais loin…

…Et même si on aime le monde des Hommes, on veut retrouver celui de l’aventure.

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